I.                   Original French

SERGE IVANOVITCH MOURAVIEFF-APOSTOL

À son père
Ivan Matveïevitch Mouravieff-Apostol

 

21 Janvier 1826

 

Mon cher et bon Papa,

L'émotion qui m'anime au moment de vous écrire est si vive, et je suis au fond de mon cœur si convaincu de la nécessité de vous demander pardon de tous les tourments dont je vous ai abreuvé dans la triste époque qui vient de s'écouler.

Croyez, mon cher Papa, que chaque fois que ma pensée s'arrête aux angoisses et au profond chagrin que vous devez ressentir, je suis pénétré de remords. Pardonnez-moi ; ne refusez pas cette prière à un fils qui vous l'adresse. Il est plein de repentir et se fie encore à l'indulgence d'un bienfaiteur quand il a perdu tout droit à toute autre.

Mon pauvre Matthieu en est plus digne que moi, car il n'a fait que me suivre dans une entreprise qu'il n'approuvait pas lui-même, uniquement pour ne pas séparer son sort du mien. Je vous le dis, mon cher Papa, car c'est la vérité. Toute la conduite de Matthieu a été une continuelle preuve d'amitié, de dévouement et de pureté de caractère. Vous apprendrez à le connaître encore mieux par toute la noblesse de son cœur.

Je demande bien pardon à Madame, si je lui ai donné quelque chagrin malgré l'amour qu'elle m'a toujours porté, et je ne doute point que j'eusse été heureux si ma vie m'eût offert une occasion de lui prouver autrement que par des paroles le dévouement et la reconnaissance que je lui conserverai toute ma vie.

Je demande aussi pardon à mes bonnes Catherine et Élisabeth. Je les remercie pour leur constante amitié pour moi, et je prie Dieu d'ajouter de nombreuses années à leur vie et à leur bonheur.

J'adresse les mêmes vœux à ma bonne Hélène Petrovna ainsi qu'à ses chers enfants. Puissent-ils trouver en vous toutes les consolations que j'aurais voulu leur procurer moi-même.

J'ai besoin, mon cher Papa, que vous m'assuriez de votre pardon, que vous me disiez que vous ne me refusez pas votre bénédiction. Cette assurance me donnera la force de supporter mon sort quel qu'il soit.

Permettez-moi aussi de vous prier de garder comme un souvenir de moi une bague que j'ai portée et qui se trouve actuellement dans mes effets. Je suis sûr qu'on ne la refusera pas à votre fils.

Cette bague m'a été donnée par Matthieu et ne m'a pas quitté pendant cinq ans.

Qu'elle vous rappelle, mon cher et bon Papa, un fils dont vous étiez fier ; il fut un temps où il vous a donné bien du chagrin, dont il implore le pardon à genoux, vous aimant plus que jamais malgré tout ce qui est arrivé.

Recevez, mon cher Papa, l'assurance de mon plus profond respect et de ma plus tendre affection.

Ce 21 janvier 1826.

Serge Mouravieff-Apostol.

 

POSTSCRIPT :

 

P.S. J'ose recommander à vos bontés, mon cher Papa, deux petits orphelins que j'avais adoptés et qui se trouvent actuellement à Kharkov.

Leurs extraits de baptême et autres papiers doivent s'y trouver aussi. L'un d'eux est maladif et a, m'a-t-on dit, une tendance scrofuleuse, pour laquelle les médecins lui ont conseillé l'usage prolongé de bains de Tauride.

Ils se trouveraient heureux, mon cher Papa, d'avoir un protecteur qui leur serait plus utile que moi.Je recommande aussi à vos bontés les gens qui me sont demeurés dévoués.

Encore une prière, mon cher Papa. Demandez la permission de m'envoyer un Évangile, et si l'on vous accorde cette demande, écrivez-moi de votre main, sur la première feuille, que vous m'avez pardonné et que vous me donnez votre bénédiction.

Le livre qui sera pour moi le gage de votre pardon sera ma consolation ; je n'en désire pas davantage.

 

ANNOTACION DE 1873

Cette note est de la main de Matveï Mouravieff-Apostol écrit en 1873

[Texte russe relatif à la conservation et à la transmission de cette lettre écrite en prison en 1826 par Serge Ivanovitch Mouravieff-Apostol.] »

 

 


II.                  Modernized French

SERGE IVANOVITCH MOURAVIEFF-APOSTOL

À son père,
Ivan Matveïevitch Mouravieff-Apostol

 

21 Janvier 1826

 

Mon cher et bon Papa,

L'émotion que je ressens au moment de vous écrire est si profonde que je ne puis commencer cette lettre sans vous demander pardon pour toutes les peines et toutes les souffrances que je vous ai causées durant les malheureux événements qui viennent de s'écouler.

Croyez bien que chaque fois que je pense à l'angoisse et à la douleur que vous devez éprouver, mon cœur est rempli de remords. Pardonnez-moi. Ne refusez pas cette dernière prière à un fils repentant. Bien que j'aie perdu tout droit à votre indulgence, j'ose encore espérer votre bonté et votre miséricorde.

Mon pauvre Matthieu mérite davantage votre indulgence que moi. Il ne m'a suivi que par attachement fraternel dans une entreprise dont il ne partageait pas réellement les convictions. Il n'a pas voulu séparer son destin du mien. Je vous l'affirme parce que c'est la vérité. Toute sa conduite a toujours été marquée par l'amitié, le dévouement et la noblesse du caractère. Plus vous le connaîtrez, plus vous apprécierez la pureté de son cœur.

Je demande également pardon à Madame si je lui ai causé de la peine malgré toute l'affection qu'elle m'a toujours témoignée. Je suis convaincu que j'aurais été heureux de pouvoir lui prouver autrement que par des paroles toute la reconnaissance et tout le dévouement que je conserverai toujours pour elle.

Je demande aussi pardon à mes bonnes Catherine et Élisabeth. Je les remercie de leur constante amitié et je prie Dieu de leur accorder encore de longues années de bonheur.

J'adresse les mêmes vœux à ma chère Hélène Petrovna ainsi qu'à ses enfants. Puisse-t-elle trouver auprès de vous tout le réconfort que j'aurais voulu lui apporter moi-même.

Mon cher Papa, j'ai besoin d'une chose plus que de toute autre : la certitude de votre pardon. Dites-moi que vous ne me refusez pas votre bénédiction. Cette assurance me donnera la force nécessaire pour supporter le sort qui m'attend, quel qu'il soit.

Je vous demande également de conserver, en souvenir de moi, une bague que j'ai portée pendant de nombreuses années et qui se trouve aujourd'hui parmi mes effets personnels. Je suis certain que vous ne refuserez pas cette dernière demande à votre fils.

Cette bague m'a été donnée par Matthieu et ne m'a jamais quitté pendant cinq années.

Qu'elle vous rappelle, mon cher et bon Papa, un fils dont vous avez autrefois été fier ; un fils qui vous a causé beaucoup de peine, mais qui vous demande aujourd'hui pardon à genoux et qui vous aime plus que jamais.

Recevez, mon cher Papa, l'expression de mon plus profond respect et de ma plus tendre affection.

Votre fils dévoué,

Serge Mouravieff-Apostol

21 janvier 1826

 

POST-SCRIPTUM

 

J'ose recommander à votre bienveillance, mon cher Papa, deux petits orphelins que j'avais adoptés et qui résident actuellement à Kharkov.

Leurs certificats de baptême ainsi que les autres documents les concernant doivent également s'y trouver. L'un d'eux est de santé fragile et, selon ce que l'on m'a rapporté, souffre d'une affection scrofuleuse pour laquelle les médecins ont recommandé un traitement prolongé ainsi que des bains en Tauride.

Ces enfants auraient le bonheur de trouver en vous un protecteur bien plus capable que moi désormais de veiller sur eux. Je recommande également à votre bonté les personnes qui me sont restées fidèles et dévouées.

J'ai encore une dernière demande à vous adresser. Essayez d'obtenir l'autorisation de m'envoyer un Évangile. Si cette faveur vous est accordée, écrivez de votre propre main sur la première page que vous m'avez pardonné et que vous me donnez votre bénédiction.

Ce livre, portant ce témoignage de votre pardon, sera pour moi la plus grande des consolations. Je ne désire rien de plus.

 

NOTE D'ARCHIVE

 

Note rédigée de la main de Matveï.en 1873

 

« Cette annotation accompagne la lettre écrite en prison en 1826 par Serge Ivanovitch Mouravieff-Apostol. Elle fut conservée parmi les papiers de famille et transmise aux générations suivantes afin d'en préserver la mémoire et l'origine. »